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  • goldschmitemilie

Les passagers à Destination de

Dernière mise à jour : 20 janv. 2023

Lundi matin. Dans le train. Quatre hommes sont assis ensemble. Ils sont vêtus de costumes, quasi-identiques, mais aucun déguisement. Ils discutent de choses sans grand intérêt, mais sont très sérieux. Ils ont la même coupe de cheveux. Ils parlent d’une seule voix. Ils se tiennent droit. Au milieu de ces messieurs, un MacBook affiche des courbes statistiques à l’écran. Le train est parti de Paris à 5h30 du matin, on ne sait pas où il va, c’est un long trajet.



« J’ai un mal de crâne. Lancinant. Depuis le début, depuis qu’on est parti. Plus j’essaie d’oublier et plus j’y pense. C’est ça de voir le paysage à l’envers. Devinez quelle est la bonne poire à qui on laisse la pire place ? Je leur ai dit en plus que ça allait pas fort, avec mes migraines, tout ça. Mais crois-tu qu’ils auraient, ne serait-ce qu’écouté ? On ne demande jamais aux gens comment ils vont pour savoir comment ils vont. « - Salut, ça va ? - Non j’ai rien à foutre ici, j’ai la tête comme une pastèque et j’ai envie de t’éclater la face avec une batte de baseball. - La même, t’inquiète pas, ça va passer. » J’avais mal dans la Volvo, j’ai mal dans la wagon et j’aurai mal jusqu’à ce que mon abruti de collègue se décide enfin à la fermer. Pourquoi est-ce qu’il gueule dés qu’il ouvre la bouche d’abord ? Baisse d’un ton Patrick, je suis pas sourd ni attardé comme tes enfants, Hyppolite et Gentiane. Sans déconner Patrick, t’es manager ou t’es pharmacien ? Pourquoi tu nommes tes gosses comme des médocs ? Oh puis quel con,

j’aurais dû prendre de l’aspirine...»



« Patrick est roule libre. Ça m’arrange. Tant qu’il pédale pour quatre, je suis pépère. Ça doit faire quoi ? Deux heures ? Et je m’en suis tiré avec deux trois formules de politesse et quelques marques d’approbation. Montre que t’es d’accord, que tout cela est le fruit d’un raisonnement antérieur. J’ai rien fait, rien suivi, rien écouté, j’ai aucune idée de quoi il parle. Ça fait deux heures que je louche sur son pdf sans rien y comprendre : C’est quoi la strat DISA ? Un quelconque lien, de près ou de loin avec la méthode PEJ-RAS ? Ou est-ce simplement le nouveau nom de la structure du DASET ? Pétard, il m’a perdu le bougre. « Je vous ai envoyé les pièces jointes par mail samedi pour que vous puissiez les étudier avant la réu » Samedi ? Tu crois vraiment que j’ouvre mes mails le samedi ? Ben non Patrick, je respire pas, je mange pas, je vis pas boulot en permanence. Mais c’est pas grave, continue à déblatérer tout seul

et personne n’y verra que du feu. »



« J’ai une dalle monstrueuse. Y a pas idée de faire une réunion de taff à cinq heures du mat, et dans le train. Quand je pense qu’il restait de la brioche dans le placard... Tu peux être sûre que Sandrine l’aura gobé dans la matinée et que tu n’en verras pas la couleur...Oh puis j’ai tellement faim que je pourrais manger le vieux pain rassis qui traîne dans la cuisine depuis jeudi. Mais j’y pense, j’aurais pu faire du pain perdu avec ! C’est tout bête hein, mais c’est trop bon cette merde. Arrête de penser à ça, tu vois pas que ça te fait du mal ? Non mais je rêve ou c’était un buffalo grill, là planté au milieu de nul part ? C’est pas vrai, faut croire que le sort s’acharne !

Minute ! J’ai un twix dans mon sac... Mais regarde moi ces trois crevards, je vais pas pouvoir m’en sortir sans partager... Il me faut une excuse pour me retirer... Ok, voilà le plan, je glisse discrètement le twix dans ma poche et je vais le manger aux toilettes. C’est ça Patrick, continue tes grands discours, ça masquera le bruit de l’emballage... »



« Jusque là tout roule. J’ai pas dit de connerie, j’ai pas laissé de blanc. Qu’est-ce qu’on pourrait bien me reprocher ? Et voilà qu’ils m’écoutent tous attentivement, comme quoi c’est pas si difficile d’obtenir le respect de ses collègues. Avec ça si j’ai pas ma prime... Tiens on arrive bientôt au bout du power point. Mince qu’est-ce que je vais bien pouvoir leur dire après ça ? Les questions, faut que je demande si ils ont des questions. Et après quoi ? Les remarques ? Oui les remarques c’est bien ça, ça les fera parler un peu.

Oups, la faute sur la diapo, mais je suis vraiment un crétin pour avoir pu laisser passer ça ! Qu’est-ce que je fais ? Je m’excuse ou pas ? Ça fait un peu gamin honteux, ils ont peut-être même pas remarqué... Ils ont l’air embêtés, ils l’ont vue c’est sûr. Ok, panique pas et rigole, ça permettra de dédramatiser. Reconnais ton erreur, prouve que tu sais faire preuve d’humilité et que ça ne te déstabilise pas le moins du monde. C’est bon, la pilule est passée, Patrick tu gères mon pote !

Qu’est-ce qu’il veut ? Mais oui tu peux aller aux toilettes. Il avait l’air gêné de devoir m’interrompre, faut croire que j’ai un petit air intimidant, sur de moi, confiant, charismatique... Quand je vais raconter ça à Sylvie, elle sera toute fière, tu vas voir, et elle a de quoi !

C’est bon, il est revenu. Bon j’en étais où, ah oui, la conclusion. Formidable, je crois que je les ai

complètement emballés, regarde moi ces visages impressionnés. Même la dame assise derrière a l’air d’avoir trouvé ça épatant. Quand je pense que j’ai toujours détesté les oraux au lycée... Tout ce talent gâché... Aller, va pour les questions maintenant.


Où on va ? Bah tu sais bien, on est dans le train, on est parti de Paris... Oui. La destination... Mais si si je sais. Et puis on verra bien quand on sera arrivés. Et si le train ne ralentit pas, c’est certainement parce qu’il n’y avait pas d’autres arrêts, faut pas s’inquiéter. On finira bien par arriver, les trains finissent toujours par s’arrêter. Quand est-ce qu’on revient ? Oh ça c’est juste une question de gestion à la SNCF, ils nous trouveront vite un trajet. Oui oui, on pourra faire le retour, sans problème. Promis, à la fin on sera tous à la maison. Moi aussi j’ai envie de rentrer à la maison... Pourvu que le train s’arrête un jour. »




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